Le diagnostic

5 avril 2003, 4 h 30, bureau du pneumologue, Montréal. Le diagnostic tombe :

- Monsieur, vous avez le cancer. 

Ces quelques mots sont de ceux qui bouleversent entièrement une vie, des vies. Il y a l’avant et il y a l’après!

Avant, il y a la vie normale ou presque, les enfants, le travail, la maladie aussi qui était déjà présente depuis plusieurs années, mais sous une autre forme, une forme plus connue…

Mais là…. Des milliards de questions se bousculent. Pourquoi? Quoi? Que peut-on faire? Que va-t-il se passer? Peut-on guérir? Quels sont les soins?

Une fois ces quelques mots brutalement assénés, le pneumologue se retourne vers sa secrétaire et signe les papiers qu’elle lui apporte.

Il ne nous donnera que bien peu de réponses, mais celles qu’il nous donne sont irrévocables.

- Il est trop tard, inutile de penser à une chirurgie; inutile même de penser à un traitement.

C’est d’autant plus choquant que depuis 6 mois je supplie ce pneumologue de faire des tests plus poussés, une biopsie par exemple, afin de déterminer la nature exacte de la tache suspecte trouvée par le médecin de famille sur un des poumons de mon conjoint.

Voilà.

 Ce n’est pas moi qui reçois le diagnostic, mais dans un sens c’est tout comme.

C’est mon conjoint depuis 25 ans, avec qui j’ai eu deux enfants, et avec qui aussi j’ai fondé une entreprise. Je l’ai connu alors que je n’avais que 16 ans! Il est tout pour moi et représente tout mon univers.

Il ne nous reste plus qu’à prendre rendez-vous avec le service d’oncologie de l’hôpital. Tout se passe comme dans un brouillard, très vite, les événements se bousculent. Un premier et dernier traitement de chimio, car même si on lui a assuré que c’était inutile, mon conjoint tient absolument à en avoir un; il a toujours espoir.

Il faut savoir que c’est un survivant, il a subi une transplantation cardiaque en 1995, après une très longue maladie!

Lorsque nous arrivons au service d’oncologie pour le traitement, nous y voyons des personnes à différentes étapes du cancer, certaines qui ne supportent pas le traitement.

- Une chance que je ne suis pas comme eux! dit mon conjoint.

Il ne se rend même pas compte que son état est pire que celui de plusieurs des personnes présentes….

Je pleure. Je ne peux pas m’empêcher de pleurer. L’infirmière me console, me témoigne une gentillesse qui ne se démentira pas au cours des semaines qui suivront, une gentillesse et une empathie qui me feront un bien immense, de la part du médecin, des infirmières, des préposées aux bénéficiaires, une en particulier, habituée à accompagner des mourants….

Mais non, mon conjoint n’est pas mourant ! Non, il ne mourra pas. Je vis dans le déni et lui aussi d’ailleurs.

Tout s’installe, le lit d’hôpital à la maison, le médecin qui vient nous voir, quelques bénévoles qui viennent s’asseoir à son chevet, la famille; je me rends parfois péniblement au travail, mais dans un tel état d’inquiétude!

Il ne mange plus. Je le nourris au Jell-o et aux boissons énergisantes.

Parfois il se réveille en sursaut, cherchant quelque chose, un dossier orange par exemple; je ne dois pas lui dire qu’il n’y a pas de dossier orange, car il se fâche contre moi. Je dois le rassurer, le calmer, et lui dire :

- On va le chercher demain.

Finalement les jours passent; il ne parle plus. Il ne se lève plus. Il est couché, ne mange plus; je ne sais pas ce qui se passe dans sa tête.

Sa respiration est forte; j’ai peur, j’appelle Info-santé, je veux leur faire entendre sa respiration. Il pense que je veux qu’il parle au téléphone et me fait non de la tête!

Le temps passe, continue son œuvre. Tout se dégrade de plus en plus. J’ai du mal à concilier le travail, la famille, ma présence auprès de lui. J’ai peur.

- Est-ce que papa va mourir? me demande mon fils. 

Il l’a connu malade ! Il était malade l’année même de sa naissance.

Que répondre à cela ? Moi-même je ne veux pas y croire, je ne veux pas y penser.

Je crois que j’ai très maladroitement menti.

Finalement le médecin me prend à part et me dit :

- Tu ne peux plus continuer comme cela. Tu vas tomber malade. Il est temps de l’envoyer en palliatif.

Quoi? Le palliatif? Qu’est-ce que c’est que ce mot? Là cela veut vraiment dire qu’il va mourir! Que c’est la fin? J’aurai donc échoué?

Finalement je dois me rendre à ses raisons. C’est vrai que je vis un stress permanent; je trouve de moins en moins de bénévoles pour venir me remplacer à son chevet, ils trouvent que c’est trop lourd…. Alors je me résigne.

- Je dois cependant lui dire que nous l’envoyons en palliatif, me dit le médecin.

- Comment? lui ai-je rétorqué. Il est dans le coma, il ne t’entendra pas.

- Je dois le faire quand même, me dit-il.

Il s’enferme dans la chambre avec lui.

Ensuite, il prend toutes les dispositions requises : une ambulance viendra le chercher le lendemain matin à 9 heures.

Voilà. Encore quelque chose d’inéluctable.

J’essaie de le veiller pour la dernière nuit, mais le sommeil m’emporte. Lorsque je me lève, à 7 heures du matin, le 28 mai, je me rends compte qu’il n’est plus là.

C’est comme s’il avait compris ce que le médecin lui a dit… Il ne veut pas y aller!

C’est un choc. Je sais, je devais m’y attendre, mais on n’est jamais prêt à cela.

J’appelle le 911; on me dit :

- Essayez de lui faire la respiration artificielle.

Je crie :

- Je ne peux pas ! Il est mort!

Les ambulanciers viennent le chercher; on me demande :

- Voulez-vous qu’on le réanime?

Je comprends qu’ils font leur devoir, mais cette question est terrible, et j’ai à peine quelques secondes pour réfléchir.

- Mais il est mort! Si vous le réanimez, il va mourir encore!

N’empêche que je me suis sentie longtemps coupable, même si ce n’est pas logique.

Il est parti. J’ai pleuré. J’ai pleuré dans les bras de mon fils de 12 ans.

Après la frénésie des funérailles, je suis allée régulièrement au cimetière car je sentais que son esprit était toujours là; je lui racontais ce que je vivais, je lui ai montré même ma nouvelle voiture – car je venais tout juste d’obtenir mon permis. Mais au bout de 6 mois, un bon matin, lorsque je suis venue le voir, j’ai vécu un autre choc. Il n’était plus là. Il était vraiment parti cette fois!

J’ai l’impression d’avoir pleuré pendant des années.

 Comment peut-on se préparer à la mort? Comment peut-on y préparer ses enfants? Comment peut-on survivre à la mort d’un être cher?

Je ne sais pas. Mais on survit, et, étrangement, un jour on se rend compte que l’on vit à nouveau, et qu’il y a encore du bonheur possible.

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Au cours de sa dernière nuit, étrangement, vers 2 heures du matin, j’ai entendu un oiseau chanter. Et cette même nuit, deux garçons sont nés dans ma famille.

 Madeleine Fortier 2019

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